De la baraque au casino : Ax devient une ville d'eaux
En 1821, le géomètre Belvèze aîné dresse le plan des établissements thermaux d’Ax. On y voit des bâtiments bas et sobres, où s’alignent des cabines abritant des baignoires. Un siècle plus tard, la même ville possède un casino avec un théâtre, des parcs, des hôtels, des villas, une compagnie thermale, une gare et l’électricité. Entre les deux, presque tout a été reconstruit, souvent plusieurs fois.
Cet article raconte comment les bains d’Ax sont devenus, au XIXe siècle, une véritable station thermale. Il suit trois établissements, le Couloubret, le Teich et le Modèle, puis la compagnie qui les réunit, et il s’arrête longuement sur un bâtiment qu’il a fallu près de trente ans pour achever : le casino.
Cette enquête fait partie de notre série Histoire d’Ax-les-Thermes : six enquêtes sur l’eau chaude.
Repères
| Date | Événement |
|---|---|
Vers 1780 |
Fondation du Couloubret, le plus ancien établissement. |
Vers 1800 |
Jean-Baptiste Boulié fonde le Teich. |
1815-1819 |
Construction de l’établissement du Breilh par Jean Simon Sicre. |
1821 |
Plan des établissements thermaux : au moins cinq bains. |
1863 |
Création de la Société de l’établissement Modèle d’Ax. |
1863-1865 |
Reconstruction du Teich. |
1868 |
Ouverture du Modèle. |
1879 |
Création de la Compagnie générale des thermes d’Ax. |
1882 |
Premier projet de casino ; ouverture de la place Roussel. |
1888 |
Arrivée du train à Ax. |
1891 |
La Compagnie devient actionnaire majoritaire du Modèle. |
1894 |
La commune concède le terrain du casino à Edmond de Wézèle. |
1903 |
Le chantier du casino reprend. |
1908-1911 |
Achèvement du casino par Pierre Mouré. |
8 mars 1913 |
Ax est érigée en station hydrominérale. |
1927 |
Le casino est loué à la CIFFIC, pour vingt ans à compter de 1928. |
Cinq bains autour du vieux bourg
Dès le lendemain de la Révolution, Ax compte au moins cinq établissements thermaux : le Couloubret, le Teich et le Breilh, ainsi que les bains Fort et Montmorency. Ils se répartissent tout autour du centre ancien, encore enfermé dans son enceinte. Le plan de 1821 en montre plusieurs.
Le Couloubret est le plus ancien. Il est fondé vers 1780, quelques années après la redécouverte des eaux thermales, selon l’Inventaire du patrimoine. En 1785, il appartient à la commune, qui l’afferme à Antoine Authier-Orlu ; les travaux ne sont pas terminés. Vendu comme bien national, il passe au chirurgien Jean-Baptiste Boulié, qui achète en même temps la source du Teich. En 1821, c’est un bâtiment allongé, avec un couloir sur lequel s’ouvrent dix cabines abritant douze baignoires.
Boulié fonde le Teich vers 1800. Le plan de 1821 y compte une cinquantaine de baignoires réparties dans 24 cabines, ainsi qu’une piscine et deux bains de vapeur, installés dans des pavillons au bord de l’Oriège. Le Teich est alors le seul établissement d’Ax à posséder une piscine, des bains de vapeur et des latrines. Le Breilh, lui, est commencé en 1815 par Jean Simon Sicre, propriétaire de l’hôtel le plus ancien, qui a compris le parti qu’il pouvait tirer des eaux chaudes coulant dans son jardin, dit la mairie. Le modèle commun est celui du bain en cabine individuelle.
Le Teich, de la cabine au palais
Le Teich raconte mieux que tout autre le changement d’échelle. Vers 1863-1865, il est en grande partie reconstruit sous l’impulsion de Jeanne-Marie Rivière, héritière de Boulié, sur un projet du géomètre Laurens : un long bâtiment terminé par deux pavillons, avec un avant-corps central et, au rez-de-chaussée, deux alignements de cabines précédés de galeries couvertes de quatorze travées chacune. Un étage est ajouté au-dessus. Ce plan est essentiel, note l’Inventaire, car tous les remaniements ultérieurs en conserveront les grandes lignes.
Dans les années 1890, l’établissement change de nouveau. Il appartient désormais à la Compagnie générale des thermes d’Ax, créée en 1879. Le bâtiment sud est surélevé, le bâtiment nord entièrement reconstruit, et l’espace qui les séparait est couvert. On obtient une grande galerie éclairée par sept verrières zénithales, divisée par des colonnes de fonte, qui sert de salon d’attente et de cabinet de lecture et s’ouvre à l’est sur le parc. Le Teich reçoit aussi un appareil perfectionné, le vaporigène du docteur Lajaunie, qui chauffe l’eau avant de l’envoyer dans les fosses nasales.
La mairie décrit une façade de 90 mètres, avec un avant-corps de 33 ouvertures coupé par un portail monumental, deux ailes en retrait ornées de terrasses et de hautes cheminées, et un hall immense. Une hôtellerie au sud, dès le milieu du XIXe siècle, et une blanchisserie à l’ouest complétaient l’ensemble, mais ces deux bâtiments ont disparu. Aujourd’hui, de l’intérieur de la fin du XIXe siècle, il ne reste que l’escalier central.
Le Modèle, l’établissement moderne
En 1863, des actionnaires fondent la Société de l’établissement Modèle d’Ax. Ils sont 72, dont le banquier de Foix Charles Capdeville, qui apporte le terrain. L’ingénieur départemental Jules François participe à la conception et contribue à installer des douches spécifiques, comme on en trouve à la même époque à Aix ou à Plombières : douches à cercles, douches de siège. Les travaux s’interrompent à cause de conflits de propriété, car les sources se trouvent sur un terrain communal et non sur celui que Capdeville a acquis. Le Modèle ouvre finalement en 1868 et devient vite l’établissement le plus fréquenté de la station, car le plus récent, donc le plus moderne.
Le bâtiment s’aligne le long de la Lauze : un corps allongé sur soubassement, des pavillons aux extrémités, et une partie centrale composée de deux galeries portées par neuf colonnes, l’une sur la rivière, l’autre sur la rue. En 1913, il abrite trois sections de bains comptant 30 cabines, 4 buvettes, 7 douches, 3 bains locaux, 8 appareils de humage et une étuve. Un radiovaporarium, sorte de hammam naturel creusé dans la roche, complète l’ensemble, comme à Luchon mais en plus petit.
Le bâtiment d’origine a disparu. Entièrement démoli au milieu des années 1970, il est remplacé par un immeuble mêlant appartements et établissement thermal, que l’incendie de 1992 détruit en grande partie avant sa reconstruction à la fin des années 1990. C’est aujourd’hui le seul établissement de cure de la station ouvert toute l’année.
Une compagnie, une station
Au fil du siècle, les établissements passent des mains de particuliers à celles d’une société. La Compagnie générale des thermes d’Ax naît en 1879 et possède le Teich dès sa création. En 1891, elle est propriétaire des autres établissements de la station et devient actionnaire majoritaire de la Société du Modèle.
La ville change avec eux. Entre les années 1820 et 1920, de nouveaux édifices s’élèvent le long des trois routes principales : des maisons de plusieurs niveaux et de petits immeubles, souvent destinés à des logements saisonniers, plusieurs hôtels importants, quelques villas entourées de jardins. Dans le centre ancien, on aménage des chambres et des appartements pour les curistes, et l’on reprend la plupart des façades. Une place est ouverte en 1882 au cœur de la vieille ville, la place Roussel. En 1888, le train arrive à Ax [lien vers l’article sur le train, à venir], et un décret du 8 mars 1913 érige la commune en station hydrominérale. La mairie ajoute qu’Ax est l’une des premières villes à avoir le tout-à-l’égout, l’eau courante et l’électricité, et que la modernité y progresse plus vite que dans le reste du département.
Le casino, près de trente ans de projets
Un casino fait partie des équipements que l’on attend d’une station. Ax en veut un dès 1882. Cette année-là, Sophrone Sicre de Breilh, propriétaire de l’établissement du même nom, lance un projet de casino municipal entre l’église, au sud, et le ruisseau du Sorgeat, au nord. Il ne se fera jamais, notamment parce qu’il devait occuper une partie de l’ancien cimetière, ce qui aurait interdit tout creusement pendant dix ans au moins.
Un nouveau projet apparaît dans les années 1890. En 1894, la commune concède des terrains à Edmond de Wézèle, qui habite Londres, pour construire un casino et l’exploiter pendant 50 ans. L’emplacement se déplace vers l’ouest, plus près du Couloubret et plus loin de l’église. Deux architectes parisiens, G. Vidal et E. Bertrand, dressent les plans en 1895. Mais les travaux ne démarrent pas vraiment, et la commune écarte le concessionnaire en 1901. D’autres projets se succèdent sans aboutir.
Le chantier reprend finalement en 1903, et le casino ouvre assez vite, alors même qu’il n’est pas fini. En 1907, la salle de théâtre est encore couverte de bâches pendant la saison, faute de toiture, pour que les représentations puissent avoir lieu. La salle de jeux, elle, semble terminée : le concessionnaire obtient l’autorisation d’y tenir des tables de baccarat, en plus des petits chevaux qui existent déjà.
En 1908, la mairie confie l’achèvement à Pierre Mouré, architecte toulousain. Les travaux durent jusqu’en 1911 : fermeture du hall, achèvement de la terrasse arrière, construction de deux campaniles. Le bâtiment présente alors un plan allongé bordé de deux terrasses, avec un hall central qui dessert, à l’ouest, un café et des salons de jeux, à l’est le théâtre.
Ce que raconte le casino
Le casino de la Belle Époque est aussi un bâtiment qui se transforme. En 1925, d’importantes réparations touchent la toiture et le plafond du hall. En 1927, la commune le loue à la Compagnie immobilière et foncière France-Indochine pour vingt ans, à compter du 1er janvier 1928. Le cahier des charges est ambitieux : construire un grand hôtel dans les cinq premières années, bâtir derrière le casino une salle de spectacle de près de 1 000 places, et transformer l’édifice. On élargit, probablement à ce moment, la terrasse, on installe des boutiques sous elle, on déplace les salons de jeux à l’est et l’on aménage à l’ouest une salle de café-musique.
Le résultat est un bâtiment symétrique en forme de T, avec un large escalier de pierre et une terrasse de béton armé bordée de colonnes, dont le plafond abrite trois petites coupoles qui servent de caisses de résonance. Les pavillons sont enduits de rose, les encadrements soulignés de blanc, les colonnes peintes en jaune pâle. Les parties hautes des campaniles ont été démolies probablement dans les années 1950, et d’importants travaux, au début des années 2000, ont repensé la salle de spectacle. La description de 2017 y situe une salle de café-concert, une salle de spectacle, des salons de jeux et une médiathèque.
Reste une nuance à garder en tête. La mairie parle d’un âge d’or de la ville thermale jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. L’historien Steve Hagimont, lui, consacre un article à un essor touristique et thermal « contrarié » au XIXe siècle à Ax.
À lire aussi
Sources et incertitudes
Ce qui reste incertain. Les dates varient selon les sources : la mairie place la fondation du Teich en 1787 et son inauguration en 1893, alors que l’Inventaire le fait naître vers 1800, le reconstruit vers 1864 et l’agrandit dans les années 1890. La date d’ouverture officielle du casino reste à préciser.
Sources consultées
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Inventaire général du patrimoine culturel, Région Occitanie, dossiers d’Anaïs Comet (enquêtes de 2017 et 2018) : station thermale (IA09000901), Teich (IA09005650), Couloubret (IA09005651), Modèle (IA09005652), casino (IA09005654).
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Anaïs Comet, « Les établissements thermaux d’Ax-les-Thermes (Ariège) », Patrimoines du Sud, n° 9, 2019.
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Mairie d’Ax-les-Thermes, pages « Histoire et patrimoine thermal » et « Patrimoine et histoire ».
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Steve Hagimont, « Un essor touristique et thermal contrarié au XIXe siècle : Ax-les-Thermes », Archives ariégeoises, n° 10, 2018, p. 87-110 [à lire] ; thèse Commercialiser la nature et les façons d’être, université Toulouse Jean Jaurès, 2017.
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AD Ariège : 8 M 24/1 (plan des établissements thermaux, 1821), 3 P 559 (plan cadastral, 1827), 1 Fi 212 (plan de la ville, 1902) [à consulter].
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Hippolyte Marcailhou d’Aymeric, Ax-les-Thermes illustré, 1900, et Guide-annuaire des étrangers aux eaux d’Ax-les-Thermes, Toulouse, 1889 [à consulter].