Le bassin des Ladres : légende ou berceau du thermalisme ?

Le bassin des Ladres

Le Place du Breilh, au cœur d’Ax-les-Thermes, des visiteurs s’asseyent sur la margelle d’un grand bassin de pierre et plongent les pieds dans l’eau chaude. Personne ne leur demande de payer. Certains restent quelques minutes, d’autres davantage. Ce bassin rectangulaire, entouré de marches de granit, porte un nom qui intrigue : le bassin des Ladres.

Selon la tradition, il aurait été construit en 1260, à la demande de Saint Louis, pour soigner des soldats revenus lépreux des croisades. Le mot « ladre » désignait en effet un lépreux. L’histoire est belle. Elle est reprise partout, des sites touristiques jusqu’à la notice officielle des monuments historiques. Mais que savent réellement les historiens et les archéologues ?

Cet article suit le bassin pas à pas. Où se trouve-t-il exactement, et dans quel quartier ? Que savait-on d’Ax et de ses eaux avant lui ? Que disent les sondages archéologiques de 2006 ? Et surtout : la légende des croisés lépreux est-elle un fait établi, une hypothèse plausible, ou une explication venue plus tard ?

Cette enquête fait partie de notre série Histoire d’Ax-les-Thermes : six enquêtes sur l’eau chaude.

Repères

Date Événement

1241

Le comte de Foix Roger-Bernard II accorde à Ax de larges privilèges fiscaux. La même année, Roger IV succède à son père Roger-Bernard II et devient officiellement le nouveau comte de Foix.

1260

Date traditionnelle de la fondation de l’hôpital d’Ax.

Seconde moitié du XIIIe siècle

Le bassin est construit, au plus tard, selon les sondages de 2006.

Fin du XVIIIe siècle

Le nom « Ladres » apparaît dans les textes.

1789

La fontaine des Canons est couverte, selon un guide local.

XIXe siècle

Restauration importante de la margelle, le degré supérieur du bassin.

11 juillet 1979

Inscription du bassin au titre des monuments historiques.

2006-2007

Sondages archéologiques, puis rapport de l’équipe HADES.

Où se trouve le bassin ?

Le bassin des Ladres se trouve place du Breilh, au centre d’Ax-les-Thermes, devant l’hôpital Saint-Louis. La ville s’étend au confluent de trois rivières, l’Ariège, l’Oriège et la Lauze, au pied de la haute chaîne des Pyrénées. C’est dans ce fond de vallée que jaillissent les sources chaudes qui ont fait la réputation d’Ax.

Le bassin est un rectangle de 12,50 mètres sur 10, entouré de trois degrés de granit. Sa notice officielle précise qu’il est alimenté par des sources chaudes qui sourdent entre les dalles de pierre formant son fond. Il reçoit aussi le trop-plein de plusieurs fontaines voisines, dont celles des Canons, du Rossignol et de l’Étuve. À quelques pas, la fontaine des Canons s’abrite sous un haut porche de pierre voûté, qui date de 1789 selon un guide local.

Au Moyen Âge, ce coin de la ville porte un nom : le « barry des bains ». C’est l’extension orientale du bourg médiéval, là où se concentrent la plupart des sources thermales. À côté du bassin se tiennent l’hôpital et une chapelle attenante, Notre-Dame du Bain. Le bassin appartient aujourd’hui à la commune et il est inscrit aux monuments historiques depuis le 11 juillet 1979. Sa notice officielle lui donne d’ailleurs une destination actuelle inattendue : lavoir public.

Ax et ses eaux avant le bassin

Avant de parler du bassin, il faut imaginer la ville qui l’entoure. Au milieu du XIIIe siècle, Ax est un bourg fermé de murs, placé sous l’autorité du comte de Foix. En 1241, le comte lui accorde de larges privilèges fiscaux, probablement pour compenser les dégâts d’un incendie, d’après l’histoire que publie la mairie. Ces avantages rendent la ville plus attirante, et la place vient à manquer entre les murs.

Dans cette ville serrée, l’eau chaude n’est pas un luxe réservé aux malades. Elle est en libre usage : on y lave la laine, on y ébouillante le cochon, on y fait la soupe, et l’on s’y soigne. Autrement dit, l’eau thermale fait partie de la vie quotidienne avant d’être une médecine. Le point compte pour la suite : le thermalisme d’Ax ne naît pas d’une décision unique, il grandit à partir d’usages ordinaires.

Le quartier des bains a mauvaise réputation. D’après l’histoire municipale, mendiants, saltimbanques et filles de joie y tiennent le haut du pavé, dans les rues des étuves. Il faut donc se représenter, autour du bassin, un quartier vivant et mélangé, bien loin de l’image d’un lieu de repos.

La légende de 1260

La version la plus répandue tient en une phrase. En 1260, le comte de Foix Roger IV fonde un hôpital à Ax à la demande de Saint Louis, pour accueillir les soldats revenus lépreux des croisades. Le bassin, contigu à l’hôpital, aurait servi à les soigner, et il en garderait le nom : un « ladre » est un lépreux.

Cette version est reprise par les sites touristiques, par la mairie, par les encyclopédies en ligne, et même par la notice officielle du monument, dont le texte a été rédigé en 1992. Elle est donc solidement installée. Est-elle plausible ? Le contexte politique s’y prête. Roger IV devient comte en 1241 et prête hommage à Louis IX à Orléans peu après. En 1243, à l’issue d’un conflit avec le comte de Toulouse, il obtient de devenir vassal direct de la couronne. Un comte proche du roi qui fonde un hôpital à sa demande n’a rien d’invraisemblable. L’année 1260, de son côté, tombe entre les deux croisades conduites par Louis IX, celle de 1248 à 1254 et celle de 1270.

Mais plausible ne veut pas dire prouvé. Dans les notices que nous avons consultées, aucune ne cite l’acte de fondation de l’hôpital, ni un texte du XIIIe siècle qui mentionnerait un bassin pour les lépreux. La date de 1260 passe de notice en notice, parfois avec « aurait été fondé », parfois avec « a été construit ». La notice officielle affirme, elle, que l’hôpital a été construit en 1260, alors que d’autres sources parlent d’une simple tradition. Ce décalage suffit à montrer que la question mérite d’être posée.

Ce que disent les fouilles

En 2006, avant une restauration du bassin, des sondages archéologiques ont été menés sur place par l’équipe HADES. Leur rapport, signé de Pierrick Stephant et Hélène Teisseire, date de 2007 et il est déposé au service régional de l’archéologie, à Toulouse. Ses conclusions, telles que les reprennent les notices régionales, tiennent en trois points.

Premier point : le bassin a été édifié au plus tard dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Deuxième point : sa construction est très homogène, ce qui suggère un seul chantier. Troisième point : seule la margelle, le degré supérieur, a fait l’objet d’une restauration importante au XIXe siècle. Autrement dit, ce que l’on voit aujourd’hui est, pour l’essentiel, médiéval.

Que faut-il en conclure ? D’abord que la date de 1260 n’est pas contredite, puisque cette année appartient bien à la seconde moitié du XIIIe siècle. Ensuite que les sondages ne la confirment pas non plus. Ils datent la pierre, pas l’intention. Ils disent quand le bassin existe, pas pour qui, ni pourquoi.

Reste un fait troublant. Toujours selon ces notices, le nom de « Ladres » n’apparaît dans la documentation écrite qu’à la fin du XVIIIe siècle. Cinq siècles environ séparent donc le bassin médiéval de la première mention connue de son nom. Que s’est-il passé entre-temps ? Trois pistes se présentent. Une mémoire orale fidèle, qui n’aurait été couchée par écrit qu’à la fin du XVIIIe siècle. Une explication locale ou savante forgée à cette époque pour rendre compte d’un très vieux bassin. Ou une association tardive entre le bassin et l’histoire de l’hôpital voisin. Rien ne permet aujourd’hui de trancher.

Dernière question, plus simple : les dimensions. La notice officielle donne 12,50 mètres sur 10. D’autres sources donnent, semble-t-il, des chiffres différents.

Un bain médiéval

Comment se baignait-on dans ce bassin ? Les sources écrites manquent, mais l’architecture parle. Les trois degrés de granit qui descendent sur tout le pourtour permettent, selon un guide local, de choisir sa profondeur : simple bain de pieds, jambes dans l’eau ou immersion plus complète. Le niveau de l’eau, aujourd’hui maintenu plus bas, ne permet plus le grand bain.

L’eau arrive de deux façons : des résurgences chaudes entre les dalles du fond, et le trop-plein des fontaines voisines. Les eaux d’Ax sont sulfureuses, et la tradition les associe aux maladies de peau.

À côté du bassin se trouvent l’hôpital et la chapelle Notre-Dame du Bain. Soigner et prier ne s’opposent pas : l’hôpital, le bain et la chapelle forment un même lieu d’assistance, tout près des étuves. On mesure ainsi la diversité de ce petit espace, où cohabitent la charité chrétienne, les usages quotidiens de l’eau chaude, le divertissement et les plaisirs.

Du bassin aux thermes modernes

Jusque vers le milieu du XVIIIe siècle, le centre thermal d’Ax reste concentré autour du bassin des Ladres, avec les étuves d’un côté et les canons de l’autre. Ensuite les choses changent : la station voit s’ouvrir des établissements plus modernes, dont nous parlerons dans un prochain article.

La fin du XVIIIe siècle est aussi la période où la fontaine des Canons est couverte, en 1789 selon un guide local, et où le nom de « Ladres » apparaît dans les textes. Coïncidence ? Peut-être pas : c’est le moment où l’on commence à organiser, à décrire et à nommer le patrimoine thermal. C’est une hypothèse, pas un fait, et il faudra la tester dans les archives. Un plan cadastral de 1827, conservé aux archives départementales de l’Ariège, permettrait de voir l’état du quartier à cette date.

Enfin, une question ouverte : selon un guide local, l’eau qui alimente aujourd’hui le bassin ne correspond plus à une source indépendante jaillissant à cet endroit. Nous y reviendrons dans un article sur la disparition des sources d’Ax.

Le visiter aujourd’hui

Le bassin des Ladres aujourd'hui

Le bassin est aujourd’hui un pédiluve : on s’assoit sur la margelle et l’on y trempe les pieds. Il est en accès libre, place du Breilh. Selon une encyclopédie en ligne, chaque année à la Saint-Jean, des habitants d’Ax se barbouillent de cendre et s’y baignent pour le plaisir.

Si vous préparez un séjour dans la vallée, voyez notre page sur le Studio Natik se trouve à 160 mètres à pied des thermes.

Sources et incertitudes

Ce qui reste incertain. La date de 1260 est une tradition, que les sondages de 2006 ne contredisent pas mais ne prouvent pas. L’usage du bassin pour soigner des lépreux repose sur la tradition et sur le nom, dont la première mention connue date de la fin du XVIIIe siècle. Les dimensions varient selon les sources.

Sources consultées

  • Ministère de la Culture, base Mérimée, notice PA00093770 : bassin des Ladres devant l’hôpital Saint-Louis.

  • Pierrick Stephant et Hélène Teisseire, Le Bassin des Ladres (Ax-les-Thermes), rapport d’opération archéologique, HADES, 2007, déposé au SRA Occitanie, site de Toulouse.

  • Mairie d’Ax-les-Thermes, page « Histoire et patrimoine thermal ».

  • Texte de notice reproduit par le site Monumentum, pour les sondages de 2006 et la première mention du nom.

  • Archives départementales de l’Ariège, 3 P 559, plan cadastral de 1827.

  • Roger IV de Foix : Wikipédia, base Sigilla du CNRS, pour la chronologie du comte.

  • Guides et sites touristiques locaux, pour la fontaine des Canons et les usages du bassin.