60 sources, 2 forages : où est passée l'eau chaude d'Ax ?
En 1988, seize sources alimentaient encore les thermes d’Ax-les-Thermes. Aujourd’hui, deux forages suffisent à fournir l’eau chaude des thermes, du centre de bains, de l’hôpital, des fontaines et des bassins publics. Entre les deux, la ville a compté une soixantaine de sources, parfois davantage selon les époques, qui jaillissaient dans le centre ancien et sur les pentes voisines.
Que sont-elles devenues ? La réponse n’est ni « elles ont disparu », ni « elles sont toujours là ». Certaines ont été délaissées ou sont en cours de mise à l’abandon, d’autres sont surveillées comme des témoins, et l’une coule encore librement sous un immeuble. Toutes ont été remplacées, dans le rôle qui comptait le plus pour la ville, par deux ouvrages profonds.
Cet article retrace ce changement. Il explique d’où vient cette eau, comment on l’a exploitée pendant deux siècles, pourquoi la pollution a fini par imposer les forages, et ce que la ville a gagné et perdu.
Cette enquête fait partie de notre série Histoire d’Ax-les-Thermes : six enquêtes sur l’eau chaude.
Repères
| Date | Événement |
|---|---|
Fin du XVIIIe siècle |
Plus de 70 sources ; le thermalisme devient la principale activité de la ville. |
1780 et 1787 |
Fondation du Couloubret et du Teich, selon la mairie. |
Vers 1800 |
Le chirurgien Boulié ouvre un établissement sur la source du Teich. |
Vers 1815 |
Le Breilh est construit par Jean Simon Sicre. |
1893 |
Inauguration du Teich actuel. |
1955-1964 |
Autorisations d’exploiter les eaux suspendues à cause de la pollution. |
1963 |
Premier captage en profondeur : le forage Diamant 1, profond de 26 mètres. |
1984 |
Trois forages : Bains Fort du Couloubret, Bain Fort du Modèle, Grosse Sulfureuse. |
1988 |
Seize sources alimentent encore les thermes. |
Années 1990 |
Les forages profonds remplacent le captage des sources. |
2010 |
Les forages FP1 et F7bis sont exploités, selon le BRGM. |
3 mai 2012 |
Arrêté d’autorisation d’exploitation. |
Été 2021 |
Le forage F7bis atteint son niveau minimal. |
Combien de sources ?
La première difficulté est de compter. La mairie parle d’une soixantaine de sources, et de plus de soixante réparties en trois groupes. Elle évoque aussi plus de 70 sources à la fin du XVIIIe siècle, et plus d’une cinquantaine d’émergences dans le seul centre ancien. Un guide local en recense 63. Un rapport présenté à l’Académie nationale de médecine compte 58 captages, dont 18 seulement autorisés par arrêté ministériel. Le BRGM, l’organisme public de géologie, évoque plus d’une soixantaine de venues d’eau identifiées et captées à différentes époques, et précise que seize sources alimentaient les thermes jusqu’en 1988.
Ces chiffres ne se contredisent pas forcément : ils ne comptent pas la même chose. Une émergence est un endroit où l’eau sort naturellement. Un captage est un ouvrage qui l’attrape. Un captage autorisé est un ouvrage reconnu par l’administration. Une source qui alimente les thermes est encore autre chose. Les températures varient de la même façon selon la source citée, de 45 à 75 °C pour le BRGM et de 43 à 78 °C pour la mairie, qui rappelle que ce sont les eaux les plus chaudes des Pyrénées.
D’où vient cette eau chaude ?
L’eau d’Ax est de la pluie. Elle tombe sur le massif granitique qui domine la ville, s’infiltre dans la roche et descend lentement jusqu’à environ cinq kilomètres de profondeur. Là, elle atteint 120 à 130 °C et se minéralise : elle devient une eau sulfurée, peu minéralisée. Le voyage dure plusieurs centaines, voire plusieurs milliers d’années, selon le BRGM.
Puis elle remonte par des zones fracturées jusqu’au point le plus bas du massif, qui est justement Ax. Au nord, une barrière de schistes albitiques, imperméable, forme le toit du réservoir et bloque l’eau. C’est au contact du granite et de ces schistes que les émergences se concentrent, le long des fractures. Cela explique en partie qu’une surface aussi petite compte tant de sources.
Le dernier tronçon du voyage est le plus délicat. Au confluent de l’Ariège, de l’Oriège et de la Lauze, des dépôts fluvio-glaciaires de 15 à 20 mètres d’épaisseur abritent une nappe d’eau froide, et l’eau thermale la traverse juste avant de sortir. Ce contact avec un milieu froid et superficiel fragilise le fluide thermal, note le BRGM. Retenons cette idée, car elle éclaire la suite : une eau profonde, très chaude et très ancienne, qui émerge au cœur d’une ville, est exposée à tout ce que la ville lui fait subir.
L’âge des sources
À la fin du XVIIIe siècle, avec plus de soixante-dix sources, le thermalisme est devenu la principale activité économique d’Ax, selon la mairie. L’eau chaude est partout. Plus tard, des fontaines publiques d’eau sulfureuse permettent aux Axéens d’en disposer en permanence pour leur hygiène, le ménage et la cuisine, dans la continuité de l’usage libre que l’on faisait déjà de l’eau au bassin des Ladres.
Les établissements se multiplient autour des trois zones d’émergence, au plus près de la vieille ville encore enserrée dans ses remparts, d’après une étude consacrée aux établissements thermaux d’Ax. La mairie date de 1780 et de 1787 la fondation du Couloubret et du Teich. Dès 1800 ou 1801 selon les sources, le chirurgien Boulié ouvre un établissement sur la source du Teich, où des baraques de bois offrent d’abord un abri précaire aux baigneurs : on y compte 24 baraques et 51 baignoires en 1821. Le Breilh est édifié vers 1815 par Jean Simon Sicre, au fond de la cour de son hôtel, parce que le Teich et le Couloubret ne suffisent plus. La mairie indique que le Teich actuel n’est inauguré qu’en 1893, alors qu’un autre site date de 1834 un établissement plus ambitieux.
Les sources ont des noms : Viguerie, Pyramide, Astrié Chaude, Grotte, Eau Bleue, Saint-Roch. Le groupe du Teich compte à lui seul 14 sources, dont les températures vont de 30 à 73,8 °C et les débits de 504 à 151 200 litres par 24 heures, soit un rapport de un à trois cents. Le groupe du Breilh, une trentaine de sources, est le plus abondant, avec les eaux les plus chaudes et les plus sulfurées. Au XIXe siècle, le service des mines évalue l’écoulement naturel total à 60 m³ par heure.
Quand l’eau s’est polluée
Le XXe siècle change la donne. Selon la mairie, dans ce contexte urbain, les points d’émergence et de captage sont soumis à des pollutions récurrentes. L’expansion de la ville conduit même à suspendre les autorisations d’exploiter les eaux de 1955 à 1964.
C’est alors que l’on commence à capter l’eau en profondeur : en 1963 avec le forage Diamant 1, profond de 26 mètres, puis en 1984 avec trois forages, Bains Fort du Couloubret (64 m), Bain Fort du Modèle (30 m) et Grosse Sulfureuse. La solution d’une exploitation par forage s’impose progressivement, précise la mairie.
Dans les années 1990, le mouvement se généralise : les forages profonds remplacent le captage des sources, ce qui assure une meilleure protection de la ressource, note le BRGM. Le raisonnement se comprend bien. Une source est un point où l’eau profonde rencontre la ville. Un forage va chercher la même eau plus bas, avant qu’elle ne traverse la nappe froide et les sols urbains, puis la conduit dans des tuyaux fermés.
Une fois mélangée et transportée, cette eau porte même un nom : une demande d’autorisation, examinée par l’Académie nationale de médecine, la désigne comme eau minérale naturelle sous le nom d'« Axéenne ».
Deux forages pour toute une ville
Depuis 2010, selon le BRGM, deux ouvrages fournissent l’eau thermale. FP1, aux Jardins du Coustou, est profond de 167,5 mètres et peut délivrer jusqu’à 60 m³ par heure à 76 °C. F7bis, à Orlu, est profond de 80,5 mètres et autorisé à 35 m³ par heure, à 68 °C.
L’eau de FP1 est stockée dans des bassins tampons, 220 m³ dans le parc du Teich et 2 x 70 m³ sous la résidence du Grand Tétras, puis passe par des échangeurs qui chauffent les bâtiments avant d’alimenter le Teich et le Modèle. Le reste est mélangé à l’eau de F7bis, et cette eau alimente le centre thermoludique du Couloubret, l’hôpital Saint-Louis, le château de Villemur et le casino, la chapelle Saint-Jérôme, ainsi que les bassins et les fontaines de la ville. Un rapport plus ancien, examiné par l’Académie de médecine, précise que cette eau alimente aussi le bassin des Ladres.
Le débit pompé atteint en moyenne 72,6 m³ par heure. Les deux établissements thermaux reçoivent environ 6 360 curistes par an, pour des cures de 18 jours au plus, et le Couloubret accueille environ 170 000 visiteurs par an, dans une commune d’environ 1 200 habitants. Les sources appartiennent à la SEMTTAX, la société d’économie mixte thermale et touristique d’Ax, et le groupe Eurothermes exploite les établissements. Le débit, le niveau, la température et la conductivité des deux forages sont enregistrés en continu.
Que sont devenues les sources ?
Les anciens captages n’ont pas tous disparu, mais leur rôle a changé. Selon la mairie, les forages anciens, les émergences et les captages servent aujourd’hui à surveiller l’aquifère thermal, ou sont en cours de mise à l’abandon.
Trois anciens forages d’exploitation, Bain-Fort, Boulié et Longchamp, sont devenus des piézomètres, c’est-à-dire des puits de mesure dont le niveau d’eau est suivi en continu depuis 1998 pour les deux derniers et 2006 pour le premier. Deux sources, Viguerie et le Puits d’Orlu, jouent un rôle plus singulier. Selon l’arrêté d’autorisation du 3 mai 2012, leur écoulement naturel est surveillé, et elles doivent continuer à couler. Elles témoignent que le gisement reste sous pression et permettent de vérifier qu’il n’est pas surexploité. Deux vieilles sources servent donc de témoins vivants à la bonne santé de la ressource.
Une source, la Grosse Sulfureuse, coule encore sous le bâtiment du Grand Tétras. Elle n’est pas captée, son débit est inconnu mais probablement inférieur à 7 m³ par heure, et sa température avoisine 75 °C. Le château de Villemur, lui, a perdu ses sources : les 5 m³ par heure que lui garantit un ancien contrat viennent aujourd’hui des forages, par un échangeur, alors que cette eau jaillissait autrefois près du château.
Ce qu’on a gagné, ce qu’on a perdu
Ce qu’on a gagné est clair. Une eau protégée des pollutions urbaines, mesurée en continu, distribuée dans un réseau fermé. Une eau dont la chaleur sert aussi à chauffer des bâtiments et, dans certaines rues, à déneiger, selon le BRGM.
Ce qu’on a perdu se voit moins. Les anciens groupes de sources avaient chacun leur caractère : le Breilh offrait les eaux les plus chaudes et les plus sulfurées, le Teich des sources de 30 à 74 °C. Aujourd’hui, une partie de l’eau distribuée est un mélange de deux forages. [À VÉRIFIER : analyses comparées avant et après, pour savoir ce que ce mélange a effacé ou non.] La ville dépend aussi de deux points de production. En 2021, l’un des deux a atteint son niveau minimal, et son débit a dû être réduit pendant quelque temps, le forage plus profond compensant. Le débit pompé approche déjà le maximum autorisé, remarque le BRGM.
Reste une question ouverte : une fontaine alimentée par un forage est-elle encore une source ? Pour le visiteur qui trempe ses pieds place du Breilh, la réponse compte peu. Pour l’historien, elle compte beaucoup, car elle décide de ce que l’on appelle le patrimoine thermal d’Ax.
À lire aussi
Sources et incertitudes
Ce qui reste incertain. Le nombre de sources dépend de ce qu’on compte. Les dates des premiers établissements varient selon les sources. Les dates de mise en service des forages actuels sont à préciser. La mairie donne aussi deux dates différentes pour la fondation de l’hôpital et du bassin des Ladres, 1250 sur une page et 1260 sur une autre.
Sources consultées
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BRGM, Valorisation énergétique des eaux thermales de la commune d’Ax-les-Thermes, rapport BRGM/RP-71407-FR, version 3, 18 janvier 2022, 24 pages.
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Mairie d’Ax-les-Thermes, pages « L’eau thermale axéenne », « Histoire et patrimoine thermal » et « Patrimoine et histoire ».
-
Académie nationale de médecine, rapport sur la demande d’autorisation de l’eau « Axéenne » (captages Puits d’Orlu et Jardins du Coustou).
-
Étude « Les établissements thermaux d’Ax-les-Thermes (Ariège) », revue Patrimoines du Sud.
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Guides locaux et sites touristiques, pour le nombre de sources recensées et les bassins publics.
-
Dossier ANTEA (1998) et arrêté d’autorisation du 3 mai 2012.