Les Romains ont-ils pris les eaux à Ax ? Deux pièces, un doute
« Station thermale depuis l’époque romaine. » La formule revient sur plusieurs sites consacrés à Ax-les-Thermes, et elle est plaisante à lire. Mais que sait-on vraiment ? Les guides parlent de Romains, de thermes antiques, parfois d’une eau connue depuis des milliers d’années. Les sources sérieuses, elles, sont beaucoup plus discrètes. La mairie, elle, ne cite qu’une trace romaine : deux pièces de monnaie.
Cet article part de ces deux pièces. Il regarde ce qu’elles disent, et surtout ce qu’elles ne disent pas. Il confronte ensuite la légende aux fouilles récentes, compare Ax à d’autres villes d’eaux des Pyrénées où les Romains ont laissé des bassins et des autels, et propose une réponse honnête : peut-être, mais on ne peut pas le démontrer.
Cette enquête fait partie de notre série Histoire d’Ax-les-Thermes : six enquêtes sur l’eau chaude.
Repères : ce que l’on peut prouver, siècle après siècle
| Époque | Trace connue à Ax |
|---|---|
Âge du bronze |
Un dépôt funéraire, selon la mairie. |
Premier Âge du fer |
Quelques céramiques, selon la mairie. |
Ier siècle avant J.-C. au milieu du Ier siècle |
Mobilier antique déplacé dans les remblais du bassin des Ladres, selon HADES. |
IIIe-IVe siècles |
Deux pièces romaines trouvées au XIXe siècle, selon la mairie. |
Seconde moitié du XIIIe siècle au plus tard |
Construction du bassin des Ladres, d’après les sondages de 2006. |
1575 |
Le gouverneur de Foix vient prendre les eaux, selon la mairie. |
1758 |
Un mémoire sur les eaux minérales d’Ax est publié à Toulouse. |
1862 |
Étude chimique et médicale des eaux sulfureuses d’Ax, par Félix Garrigou. |
Ce tableau se lit facilement : entre les pièces romaines et le bassin médiéval, huit à dix siècles de silence. C’est le trou que remplissent, sans preuve, les formules touristiques.
Ce que disent les guides
Sur un site consacré aux thermes d’Ax, on lit qu’Ax est une station thermale depuis l’époque romaine, et que beaucoup de ses sources sont exploitées depuis l’Antiquité romaine. Un guide de voyage anglophone écrit que les sources sont probablement utilisées depuis les Romains. Un article de radio locale, en 2024, évoque une eau répertoriée sur le site depuis 8 000 ans. Quant aux bains du Couloubret, ils se présentent volontiers sur le modèle des thermes romains, avec un frigidarium, un caldarium et un vaporarium, et une salle centrale dont les colonnades et les alcôves rappellent le plan des bains antiques.
Ces phrases ont un point commun : aucune ne cite une fouille, une inscription ou un objet. Elles relèvent de l’ambiance touristique, que le marketing du thermalisme cultive volontiers. Elles ne prouvent rien, mais elles posent une bonne question.
Deux pièces romaines
La mairie d’Ax est plus prudente. Dans son histoire de la ville, elle écrit que l’Antiquité n’a laissé que peu de traces réelles, hormis deux pièces romaines des IIIe et IVe siècles, trouvées au XIXe siècle par « l’abbé Garrigou ». Voilà tout ce que l’on sait publiquement de ces monnaies, et c’est peu.
Qui est ce Garrigou ? La mairie parle d’un abbé, mais deux Garrigou de Tarascon-sur-Ariège ont lié leur nom à Ax. Félix Garrigou (1835-1920), médecin, préhistorien et hydrologue, est médecin consultant à Ax dès 1860 et publie en 1862 une étude chimique et médicale des eaux sulfureuses d’Ax. Son père Adolphe Garrigou (1802-1893), historien, est connu pour ses travaux d’archéologie. Ni l’un ni l’autre n’était abbé, à notre connaissance.
Les questions sans réponse sont nombreuses. De quels empereurs sont ces monnaies ? Où exactement ont-elles été trouvées : dans le sol, près d’une source, dans l’eau d’un bassin ? Où sont-elles aujourd’hui ?
Même identifiées, deux monnaies des IIIe et IVe siècles ne prouvent pas des bains. Ces bronzes tardifs comptent parmi les plus fréquents des sites de l’Antiquité tardive, et ils ont pu être perdus par un voyageur, un marchand ou un habitant. Elles prouvent, au mieux, que des gens circulent à Ax sous l’Empire tardif. Il faudrait qu’elles aient été trouvées dans l’eau d’une source pour évoquer des offrandes, et rien n’indique que ce soit le cas.
Ce que disent les fouilles
En 2006, avant la restauration du bassin des Ladres, le bureau d’études HADES réalise quatre sondages archéologiques dans son emprise [lien vers notre article sur le bassin des Ladres, à venir]. Son résumé apporte deux éléments utiles pour notre question.
Le premier est une absence. Le bassin est un ouvrage médiéval, homogène, édifié au plus tard dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Le résumé ne mentionne aucune structure antique. Le second élément est une présence discrète. Dans les remblais, les archéologues trouvent régulièrement une proportion de mobilier antique remanié, qui date du Ier siècle avant notre ère jusqu’au milieu du Ier siècle de notre ère. Ce mobilier atteste, selon eux, une occupation de la confluence à la fin de l’Âge du fer. Cette fourchette chevauche pourtant le début de l’époque romaine.
La mairie, de son côté, cite des recherches archéologiques récentes qui ont confirmé une occupation du site au premier Âge du fer par quelques céramiques, ainsi qu’un dépôt funéraire de l’Âge du bronze. Ax est donc habitée bien avant les Romains, sans que l’on sache encore si l’eau chaude y joue un rôle.
Une remarque de ce même rapport mérite un sourire. Les archéologues ont dû débarrasser le remblai de « nombreuses pollutions de monnaies » de la fin du XXe siècle, c’est-à-dire des pièces jetées par des visiteurs dans le bassin. La leçon est utile : une pièce dans un bassin ne date pas le bassin. Seul compte le contexte dans lequel on la trouve.
Enfin, les auteurs relèvent que les abords immédiats du site révèlent un potentiel archéologique riche et complexe. Autrement dit, la question n’est pas fermée : elle attend d’autres fouilles.
Un vicus à la confluence ?
Si les Romains n’ont pas laissé de thermes visibles, ont-ils laissé une ville ? La mairie avance une hypothèse. Il est probable, écrit-elle, qu’un peuplement de l’époque gallo-romaine ait abouti à un vicus, c’est-à-dire une petite agglomération, situé à la confluence de plusieurs voies de passage d’importance régionale. Ce vicus correspondrait à la vieille ville, sur la rive droite de la Lauze, là où se dresse l’église paroissiale Saint-Vincent, et où existait peut-être primitivement une église baptismale dédiée à saint Jean.
Elle ajoute qu’il semble que les eaux chaudes étaient l’objet de cultes. La chapelle Saint-Jean d’Auze, aujourd’hui le café du Couloubret, et l’église Saint-Vincent seraient, selon elle, les derniers témoins de cette époque de transition entre l’Antiquité et le Moyen Âge.
Ce raisonnement est plausible, mais il repose sur des probabilités, pas sur des objets. Il déduit un culte des eaux à partir de la dédicace d’édifices chrétiens, et une agglomération romaine à partir de la position d’Ax sur des routes. On pense à la fête de la Saint-Jean, où des habitants se baignent au bassin des Ladres après s’être couverts de cendre [À VÉRIFIER : tradition locale et sources]. Faut-il y voir un écho d’un très ancien culte des eaux ? Aucune source ne le dit, et nous n’avons trouvé aucun élément pour l’affirmer. C’est une piste à explorer, pas une conclusion.
Ce que les Romains laissent ailleurs
Pour mesurer ce silence, il faut regarder les voisines. À Bagnères-de-Luchon, les thermes onésiens sont évoqués par Strabon vers 19 avant notre ère. Différents vestiges y ont été mis au jour, autels votifs, bassins, canalisations, réservoirs et objets cosmétiques, à l’occasion de réaménagements du site aux XVIIIe et XIXe siècles. À Bagnères-de-Bigorre, la construction des Grands Thermes, au XIXe siècle, révèle des colonnes d’anciens thermes et les ruines de piscines. À Amélie-les-Bains, des moines fondent en 778 une église dans les ruines de thermes antiques.
Un site local rapporte, en citant un ouvrage de 1926, que les découvertes de 1824 à Bagnères-de-Bigorre comprenaient des piscines de marbre reposant sur un fond dallé et, dans les décombres, des médailles à l’effigie d’Auguste, de Trajan et de Marc Aurèle. [À VÉRIFIER : source primaire de ce récit.] À Bourbonne-les-Bains, le nom même de la station rappelle Borvo, divinité gauloise des sources chaudes. Dans ces stations, l’Antiquité a laissé de l’architecture, des pierres inscrites, des objets. À Ax, elle a laissé deux pièces. Plusieurs explications sont possibles. Les Romains n’ont peut-être pas aménagé les sources d’Ax, alors qu’ils l’ont fait ailleurs. Ou bien les traces ont disparu : l’Inventaire du patrimoine note que la station a connu, à partir du milieu du XVIIIe siècle, la redécouverte des propriétés médicales de ses eaux, puis deux siècles de constructions et de reconstructions, dont beaucoup à une époque où l’on ne fouillait pas comme aujourd’hui. Ou bien elles restent enfouies sous la ville, comme le suggère le potentiel signalé par les sondages de 2006.
Ce qui prouverait la présence de thermes
À quoi ressemblerait une preuve ? Les archéologues cherchent des structures. À Aix-les-Bains, c’est la découverte de mortier de tuileau, un enduit imperméable à base de brique pilée, qui a lancé un chantier révélant un complexe thermal romain : deux bassins intérieurs et une piscine extérieure circulaire de dix mètres de diamètre, chauffés par l’eau thermale, avec d’abondantes concrétions calcaires. À Sceaux-sur-Huisne, dans la Sarthe, un complexe de bains avec bassin, piscines et salles chauffées a été fouillé, et la découverte de monnaies de Vespasien et de Domitien laisse penser que ces thermes fonctionnaient au Ier siècle.
La différence est essentielle. Là-bas, les monnaies se trouvent dans un bâtiment de bains, et c’est ce contexte qui leur donne un sens. À Ax, les deux pièces sont seules. Pour avancer, il faudrait donc de la brique pilée, des canalisations, des sols chauffés, des autels dédiés aux Nymphes ou des inscriptions, autant de traces qu’aucune source consultée ne signale à Ax.
Ce que l’on peut affirmer
Résumons en trois niveaux de certitude.
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Établi : la confluence est occupée à la fin de l’Âge du fer, et probablement plus tôt. Deux monnaies romaines des IIIe et IVe siècles ont été trouvées au XIXe siècle.
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Probable, selon la mairie : un peuplement gallo-romain, peut-être un vicus, à la confluence de routes importantes.
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Non démontré : que des Romains aient pris les eaux à Ax, que des thermes aient existé, ou que les eaux aient fait l’objet d’un culte.
L’Inventaire du patrimoine, lui, retient une date prudente : l’usage des eaux thermales à des fins domestiques ou thérapeutiques est attesté à Ax depuis le XIIIe siècle. Avant, il faut se contenter d’hypothèses. Les formules du type « station thermale depuis l’époque romaine » sont donc, à ce jour, plus un souhait qu’un fait.
Comment faire avancer la question
Plusieurs pistes sont à portée de main. Identifier les deux monnaies, retrouver où elles sont conservées, et déterminer précisément où elles ont été trouvées. Lire l’étude de Félix Garrigou de 1862 sur les eaux d’Ax, ainsi que les écrits d’Adolphe Garrigou, pour savoir s’ils mentionnent ces pièces. Consulter le rapport de fouille de HADES, déposé au service régional de l’archéologie à Toulouse, et la carte archéologique de la commune. Lire l’ouvrage d’Hélène Teisseire sur Ax-les-Thermes et ses environs. Enfin, suivre les prochains travaux dans le quartier des bains : chaque tranchée est une occasion de trouver ce que le sol garde.
Sources et incertitudes
Ce qui reste incertain. L’identité de l’inventeur des monnaies, leur type et leur lieu de découverte. L’existence d’un vicus gallo-romain. Toute utilisation romaine des eaux.
Sources consultées
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Mairie d’Ax-les-Thermes, « Patrimoine et histoire » (section sur l’Antiquité).
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HADÈS Archéologie, résumé de l’opération « Bassin des Ladres » (responsable : Pierrick Stéphant) ; Pierrick Stéphant et Hélène Teisseire, Le Bassin des Ladres (Ax-les-Thermes), rapport d’opération archéologique, HADES, 2007 [à consulter].
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Félix Garrigou, Étude chimique et médicale des eaux sulfureuses d’Ax (Ariège), 1862 ; notices du CTHS et de Tolosana sur Félix Garrigou, et notice sur Adolphe Garrigou [à consulter].
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Inventaire général du patrimoine culturel, Région Occitanie : dossiers de la station thermale d’Ax, de Bagnères-de-Luchon et du site d’Amélie-les-Bains.
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L’Officiel du thermalisme, « 10 stations thermales parmi les plus anciennes de France », 2026.
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Hélène Teisseire, Ax-les-Thermes et ses environs, Alan Sutton, 2005 [à consulter].
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Sites de tourisme et de bien-être d’Ax-les-Thermes, pour les formules citées dans la première partie [sources secondaires].